• CONSIDÉRATIONS POLITIQUES SUR LES BOULEVERSEMENTS ECONOMIQUES EN COURS (20 janvier 2012)

    CONSIDÉRATIONS POLITIQUES

    SUR LES BOULEVERSEMENTS ECONOMIQUES EN COURS

    (20 janvier 2012)

     La France, l’Union européenne et plus largement l’ensemble du monde développé subissent depuis 2007 des bouleversements économiques et sociaux inouïs. Dans l’Union européenne en particulier, ils ne cessent d’aggraver de jour en jour les conditions de vie qui, pour un nombre croissant de citoyens, sont devenues véritablement tragiques.

    Face à une telle situation, le mot de crise apparaît inadapté et même trompeur. Comme l’écrit Philippe Genestier, chercheur en sciences sociales, dans le Monde du 31 octobre 2011, « Ce mot nous piège : nous incitant à considérer ce basculement comme un dérèglement temporaire, il nous empêche de l’appréhender comme un processus de fond ». Car nous assistons effectivement depuis le premier choc pétrolier du milieu des années 1970 à un basculement de l'axe de rotation de l'activité productive sur la planète.

    Devant cette situation, ballottés par les flots, les dirigeants européens naviguent à vue. Un jour, ils parlent de plans de relance, le lendemain, de rigueur.

    Comme chacun de vous, je ne cesse, moi aussi, de m’interroger non sans anxiété, pourquoi le cacher, sur le sens profond de ce qui est en train de se passer et sur l’avenir de notre pays et de l’Europe. Et, compte tenu de la gravité de la situation, mon premier devoir de candidat à la députation est de faire part aux électeurs que vous êtes de l’état de mes réflexions sur cette question politique fondamentale dont dépendent toutes les autres.

    Je ferai une première observation pour constater l’extraordinaire diversité des analyses faites, à propos de ces bouleversements, par des personnes toutes apparemment aussi qualifiées les unes que les autres. Il est notamment surprenant d’observer à quel point les économistes, qui pourtant se revendiquent scientifiques dans leur démarche, parviennent à des conclusions diamétralement opposées aussi bien dans leurs analyses que dans leurs conclusions. Ce qui me paraît confirmer une intuition pour moi très ancienne : si l’économie, au cours des dernières décennies, a usé et parfois abusé des instruments mathématiques qui lui donnent une coloration scientifique indubitable, elle n’en reste pas moins une science humaine. Jadis, elle était enseignée sous le nom d’« économie politique ». En lui ôtant son qualificatif qui prenait en compte sa dimension politique et donc humaine, on l’a trompeusement déguisée en une science dure. C’est donc politiquement que je veux envisager les bouleversements économiques en cours.

    Je n’ai certes pas la prétention de distinguer à priori, par moi-même et avec mes seules lumières, ce qui est réellement en train d’advenir et ce qu’il convient de faire en conséquence. J’ai bien sûr écouté dans la diversité de leurs analyses les économistes, les chercheurs, les responsables politiques, et généralement tous ceux qui ont travaillé sur ce basculement du monde et je suis ainsi parvenu à me forger quelques convictions « politiques » fortes, que je me propose de vous faire partager ici.

    1°) Nous ne sommes pas en présence d’une crise conjoncturelle mais d’un bouleversement systémique dont il est fondamental de bien discerner les causes ;

    2°) Faute de l’avoir fait correctement, par incapacité à s’arracher aux postulats de la pensée néolibérale qui gouverne le monde depuis 30 ou 40 ans, le FMI, l’Union Européenne, et les gouvernements de droite mais parfois aussi de gauche, prenant les effets – l’endettement des Etats – pour la cause, imposent mécaniquement aux citoyens des pays d’Europe des politiques déflationnistes qui, loin de guérir le mal, l’aggravera jusqu’à provoquer des catastrophes économiques et sociales, si rien ne change.

    3°) Les néolibéraux, responsables de la crise, entendent en faire porter la responsabilité à  notre modèle de société fondé sur le respect de la personne, y compris au travail, et aux spéculateurs (car les néolibéraux au pouvoir  affectent désormais d’avoir une pensée différente de ceux qui spéculent, ce qui est une blague, il n’est que de se souvenir, par exemple, qu’en 2007 Nicolas Sarkozy voulait importer en France le modèle de prêt hypothécaire américain, formidable instrument de spéculation globale qui a provoqué la crise dite des “subprimes”, et déclencha les catastrophes économiques en chaîne que nous connaissons.).

    Ainsi, cette crise est, selon moi, celle de la pensée néolibérale en action. C’est donc des gouvernements tels que celui de MM. Sarkozy et Fillon ne peuvent par hypothèse ni la combattre efficacement, ni porter remède aux conséquences sociales qu’elle engendre, notamment l’accroissement du chômage. Comment en effet pourrait-on sortir d’une déflagration systémique provoquée par les excès du néolibéralisme par des voies néolibérales ?

    4°) Il faut donc que soit mis fin aux politiques déflationnistes imposées en Europe par les dirigeants néolibéraux et, dans l’immédiat, que la Banque Centrale Européenne (BCE) soit dotée des moyens de lutter contre la spéculation qui augmente la dette des Etats en renchérissant leur remboursement. Quel que soit le moyen technique mis en œuvre, il faut que la BCE puisse monétiser sans limite la dette des pays de la zone Euro, ce qui revient à de la création monétaire. Dans la période actuelle, la priorité de la politique monétaire ne doit plus être la lutte contre l’inflation mais la lutte contre le chômage.

    5°) Les citoyens de l’Union Européenne devront donc être associés à un débat fondamental sur les nouvelles formes de la croissance qu’ils souhaitent, compte tenu des contraintes économiques et environnementales qui s’imposent à eux. En effet, les formes et les moyens de la croissance qui ont prévalu jusqu’ici ne sont plus soutenables, ni économiquement, ni écologiquement.

    Ce sont ces convictions dont j’ai tenté de justifier les fondements dans les réflexions ci-dessous.

     

    I - DONC, QUE S’EST-IL PASSÉ ET QUE SE PASSE-T-IL ?

    Le bouleversement systémique que nous vivons n’est pas dû à l’endettement des Etats, il est la conséquence de la dérégulation des échanges (la mondialisation) et de la dérégulation des marchés financiers, qui ont provoqué l’endettement des Etats.

     

    1°) La mondialisation et l’endettement public

    Depuis une trentaine d’années, la pensée néolibérale dominante a imposé au monde entier l’idée que le taux de profit des grandes entreprises est le critère unique de la bonne gestion d’un pays. C’est en vertu de ce principe qu’on a ouvert sans régulation les frontières aux biens du tiers-monde et de la Chine.

    Selon le dogme, cette mondialisation régulée par le seul marché global était « bonne pour tout le monde ». Aux pays du tiers-monde, elle devait permettre de se développer par l’industrialisation et ne plus être seulement des exportateurs de matières premières. Aux pays développés elle devait apporter un surcroît  de prospérité grâce aux gains de productivité rendus possibles par la suppression de toute régulation autre que celle de la « main invisible » du marché global.

    Concernant les pays sous-développés chacun, notamment en Afrique, peut apprécier ce qu’il en est de l‘espoir d’industrialisation apportant la prospérité.

    En Europe, la mondialisation a permis aux importateurs de la grande distribution et à l’industrie de s’approvisionner à des prix asiatiques et de vendre à des prix européens, s’assurant de la sorte des profits considérables.

    En effet, bien que pratiquant le contrôle des changes et enfreignant toutes les règles du libre-échange, la Chine a pu être admise au sein de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) en 2001, ce qui lui a permis d’accéder en toute liberté aux marchés occidentaux.

    Dans toute économie «normale», régie par les règles libérales, les déséquilibres de la balance commerciale seraient corrigés instantanément et sans douleur par un ajustement des taux de change monétaires : les pays en situation de déficit chronique verraient ainsi le taux de change de leur monnaie chuter jusqu’au rééquilibrage en valeur des importations et des exportations.

    Mais les membres de la zone euro se sont interdits ce genre d’ajustement : les dettes publiques sont la conséquence directe et obligatoire de ces déficits commerciaux.

    - Les pays créanciers (Chine et aussi pays exportateurs de pétrole), pour ne pas perdre le bénéfice de leurs réserves de devises, sont obligés de les prêter ou de les investir dans les pays débiteurs (États-Unis, Europe du sud).

    - Ces derniers sont obligés de s’endetter pour éviter à leurs concitoyens privés de travail et de ressources par la faillite des entreprises exportatrices, de simplement mourir de faim.

    Pour qui en douterait, il n’est que de considérer le cas japonais : l’archipel nippon supporte une dette publique bien plus forte que celle de n’importe quel État européen (200% du PIB), pourtant, ni «les marchés» ni personne ne menace sa stabilité. C’est que le pays affiche un solde commercial équilibré et toute la dette publique est entre les mains des épargnants japonais eux-mêmes[1].

    Ainsi, la mondialisation néolibérale, en mettant les travailleurs d’Europe en compétition avec les mains-d'œuvre abondantes, peu qualifiées, sous-payées et exploitées (y compris le travail des enfants) des pays en développement, a ruiné les industries européennes les plus fragiles, en nombre de plus en plus important, notamment dans les pays du sud qui ont vu leurs exportations chuter de manière dramatique. Les conséquences de cette politique sont dramatiques. Elle a conduit :

    Sur le plan économique :

    -         Aux délocalisations et à la destruction de pans entiers du tissu industriel ;

    -         A la chute de l'activité économique qui a mécaniquement réduit les recettes fiscales tout en entraînant un accroissement des dépenses de solidarités.

    Sur le plan financier :

    -         A l’augmentation de la dette publique (cf. pour la France le tableau ci-dessous).

    Augmentation des importations, baisse des exportations, accroissement des charges résultant du chômage : les Etats et les Collectivités Locales ont dû augmenter leur endettement pour faire face au déficit creusé par la mondialisation néolibérale.

    Le lien entre déficit commercial et dette publique des Etats apparaît nettement dans les chiffres de la comptabilité nationale de la France :

    France : dette publique[2]  et solde public annuel[3] de 1997 à 2010

    Année

    Dette

    publique

    Solde public

    annuel

    Dette

    publique

    Solde public

    annuel

    En % du PIB

    En milliards d'Euros

    1997

    59,5 %

    -3,3 %

    752,5

    -41,8

    1998

    59,6 %

    -2,6 %

    787,4

    -34,6

    1999

    59,0 %

    -1,8 %

    806,9

    -24,6

    2000

    57,5 %

    -1,5 %

    827,3

    -21,7

    2001

    57,1 %

    -1,6 %

    853,3

    -24,6

    2002

    59,1 %

    -3,3 %

    912,0

    -50,4

    2003

    63,3 %

    -4,1 %

    1 004,9

    -64,7

    2004

    65,2 %

    -3,6 %

    1079,5

    -59,2

    2005

    66,8 %

    -2,9 %

    1 147,6

    -50,2

    2006

    64,1 %

    -2,3 %

    1 152,2

    -41,9

    2007

    64,2 %

    -2,7 %

    1 211,6

    -51,6

    2008

    68,2 %

    -3,3 %

    1 318,6

    -64,3

    2009

    79,0 %

    -7,5 %

    1 492,7

    -142,5

    2010

    82,3 %

    -7,1 %

    1 591,2

    -136,5

    France : Solde FAB-CAF de la balance

    commerciale en milliards d'euros

    de 2000 à 2010

    Années

    Montants des soldes

    2000

    -10,57

    2001

    -4,63

    2002

    0,61

    2003

    -4,29

    2004

    -14,22

    2005

    -33,96

    2006

    -41,00

    2007

    -52,79

    2008

    -67,30

    2009

    -53,49

    2010

    -64,28

    Source : INSEE – Comptes de la nation – Base 2005

    -         Gouvernement de L. Jospin (PS) – Présidence J. Chirac

    -         Gouvernements Raffarin et Villepin (UMP) – Présidence J. Chirac.

    -         Gouvernement Fillon (UMP) - Présidence N. Sarkozy

    L’endettement des Etats a augmenté d’autant plus vite que parallèlement les gouvernements ont, comme en France, pratiqué une baisse d’impôt au bénéfice de la fraction la plus aisée des contribuables (le bouclier fiscal).

    Ce n’est donc pas l’endettement des Etats qui cause les bouleversements actuels mais l’inverse : ces derniers sont dus, du moins pour une bonne part, à la mondialisation néolibérale incontrôlée.

    Mais la dérégulation des échanges n’est pas seule en cause. Celle des marchés financiers, a largement déterminé les effondrements économiques actuels.

     

    2°) La dérégulation des marchés financiers

    Le 22 janvier 2006, Philippe Le Boucher publiait dans Le Monde une chronique économique intitulé « la conduite du peuple des marchés » qu’il faudrait citer intégralement. Extrait :

     “Et si le prototype du grand leader politique du XXIe siècle c'était lui ? Alan Greenspan, le président de la Federal Reserve américaine (FED) qui va quitter sa fonction à la fin du mois de janvier après dix-huit années de règne sur le dollar, représente l'intuition savante, le feeling informé, le mélange fin des maths et des sentiments, des données numériques et du pif”.

    Et plus loin :

    « Les hommes politiques devraient pour leur conduite des peuples s'inspirer des méthodes mises au point par le "magicien" pour gérer les marchés ».

    Quelles méthodes ? L’histoire récente nous en indique à la fois le contenu – la dérégulation des marchés financiers - et les résultats – la crise financière dite des subprimes qui éclata aux Etats-Unis aux alentours d’août-septembre 2007.

     

    Les agences de notations financières

    Le 23 octobre 2008, la commission parlementaire américaine qui enquêtait sur les erreurs de régulation qui avaient conduit à la crise dite des « subprimes » avait invité les PDG des agences de notation financières Moody's, Standard & Poor's et Fitch à venir expliquer comment les obligations qui avaient précipité la catastrophe avaient pu être notées triple A.

    Les agences de notation financières ont pour rôle d'évaluer le risque de défaillance d’un emprunteur, entreprises privées ou administrations, collectivités territoriales ou Etats. Elles sont en principe au cœur du système d’information qui permet aux investisseurs de faire des choix rationnels.

    Les agences publient aussi des notes de « perspectives » sur l’évolution probable des émetteurs d’obligations, c’est à dire des emprunteurs, et une « liste de surveillance » des émetteurs d’obligations dont la note peut être revue à la baisse.

    Tout leur travail a l’apparence du sérieux, de l’indépendance et de l’impartialité… sauf qu’elles sont payées par les émetteurs d’obligations.

    Ces agences de notation, notamment Moody's, Standard & Poor's et Fitch, qui aujourd’hui font la loi et les prophètes concernant la politique des Etats d’Europe, ont été pourfendues en 2008 par la commission d'enquête américaine pour leur « grossière incompétence » et leurs « défaillances flagrantes », pour n’avoir pas vu venir l'effondrement de la valeur des MBS (« mortgage-backed securities »), les crédits hypothécaires résidentiels « titrisés »[4].

    Toujours aux alentours du 23 octobre 2008, le président de la commission lut un dialogue par courriel entre deux salariés de l’agence de notation Standard & Poor's, Dilip Shah et Shannon Mooney :

    -         Shah : Au fait, ce deal c’est du n’importe quoi.

    -         Mooney : Oui, je sais. Les paramètres du modèle ne prennent même pas en compte la moitié du risque.

    -         Shah : On ne devrait pas noter un truc pareil.

    -         Mooney : On noterait même des obligations émises par les vaches.

    -         Shah : Mais il y a trop de risque associé. Personnellement, je me sens mal à l’aise pour donner mon aval»[5]

    Sans commentaires.

    Enfin, voici les conclusions de M. Waxman, président de la commission d’enquête américaine, peu soupçonnable de gauchisme, concernant les agences de notation : « l’histoire des agences de notation financières est l’histoire d’un échec abyssal. Les agences ont bafoué la confiance du public et les institutions chargées de la régulation, se sont bouché les oreilles et n’ont rien fait pour protéger les gens […] ».[6]

     

    Alan Greenspan, président de la FED (banque centrale américaine)

    Le lendemain 24 octobre 2008, ce fut au tour d’Alan Greenspan, président de la FED de 1987 à 2006, d’être interrogé par la commission.

    Mr Alan Greenspan a lu, devant les parlementaires américains, son témoignage dans lequel il disait notamment qu’il était « en état de choc et d'incrédulité [7] ». Mais il ajoutait : « Nous sommes au milieu d’un tsunami du crédit, comme il s’en produit un par siècle [8] ».

    Mr Alan Greenspan – le « magicien » encensé par Philippe le Boucher - attribua les excès sur le marché des titres immobiliers à un engouement excessif, une demande intarissable de la part des investisseurs et à leur manque d'esprit critique face aux avis des agences de notation. Il considéra que « dans l’ensemble les marchés avaient bien fonctionné,  même s’il convenait de réguler les Credit Default Swaps[9] ». Quand le président de la commission, le député démocrate Waxman lui demanda droit dans les yeux : « Avez-vous eu tort en ce qui concerne les effets bénéfiques de la dérégulation ? », l’ancien oracle répondit : « En partie ».

    Je pense que les propos de MM. Philippe Le Boucher, Alan Greenspan, Dilip Shah et Shannon Mooney  illustrent si parfaitement à la fois l’échec de la pensée néolibérale en action, et l’erreur de ses chantres, que je pourrais ne rien ajouter pour démontrer les effets néfastes des principes néolibéraux appliqués aux marchés financiers.

    Mais la tendance naturelle à l’oubli m’incite à rappeler comment les bouleversements que nous avons commencé à vivre ont leur origine dans la crise américaine des crédits hypothécaires, elle-même parfaite expression du capitalisme néolibéral contemporain dans lequel, la compression continue des salaires et la diminution de la part de ces derniers dans le produit national au profit de la rémunération du capital[10] n’a laissé subsister, pour soutenir la demande, que le super-endettement des ménages.

    Les médias étant accaparés par ce qu’ils appellent – improprement nous l’avons vu – la crise des endettements souverains en Europe, il paraît donc indispensable de rappeler le rôle qu’ont joué en 2007 et 2008 les Collateralized Debt Obligations (CDO) dont nous avons vu que le marché, selon Alan Greenspan, aurait bien fonctionné, mais également le rôle des Credit Default Swaps (CDS) dont le même Alan Greenspan a concédé, devant la commission parlementaire américaine, qu’il faudrait les réguler.

     

    Les Crédit Default Swaps

    Les « credit default swaps » sont des contrats de protection financière entre acheteurs et vendeurs d’obligations mis au point en 1996 par la banque JP Morgan, bientôt suivi par Citigroup, Bank of America et les « hedge funds » (fonds d’investissement spéculatifs) etc.

    Par ce contrat, l'acheteur verse une prime, calculée sur le montant de l’obligation à couvrir, au vendeur qui promet de compenser les pertes de l'actif en cas d'événement de crédit [11] précisé dans le contrat. Il s'agit donc, de l'équivalent d'un contrat d'assurance.

    Ces contrats furent rapidement transformés (titrisés) en titres négociables, les CDS, ce qui pour les banques présentait l’avantage de transférer le risque du prêt sur le détenteur du titre.

    « Le credit default swaps » présentait deux caractéristiques, autorisées par la réglementation (ou plutôt l’absence de réglementation) :

    1°     C’est une transaction non-financée en ce sens que « l’assureur » n’a pas l’obligation de bloquer des fonds pour garantir le paiement de l’indemnité qu’il devra payer en cas d’événement de crédit : le vendeur de protection reçoit des primes périodiques et augmente ses avoirs sans nul investissement en capital ;

    2°     Il n’est  pas nécessaire d’être exposé au risque couvert pour acquérir des CDS ;

    Compte tenu de ces caractéristiques, les CDS qui à l’origine étaient sensés couvrir des risques devinrent rapidement et essentiellement un fantastique instrument de spéculation comme la fameuse faillite de la banque Lehman Brother le mettra en évidence.

    Le 15 septembre 2008, Lehman Brother, quatrième banque d'investissement de Wall Street, submergée par des pertes dans ses investissements immobiliers « toxiques » se déclara en faillite. On constata qu’alors que les  créances contre la banque s’élevaient à 150 milliards de dollars, cette faillite déclencha des demandes de remboursement pour un montant de 360 milliards de dollars au titre des CDS c’est-à-dire des assurances contre une faillite de la banque. Il y avait un montant de CDS deux fois et demi plus élevé que le montant des dettes de la banque!!!  

    La somme totale des CDS contractés aux États-Unis qui s’élevait à 900 milliards de dollars en 2001 atteignait 62 000 milliards de dollars en 2007 soit un chiffre proche du total des dépôts bancaires de la planète et près de dix fois supérieur au montant total des actifs assurés.

    Ce n’est pas dans l’économie réelle mais dans les spéculations en tous genres, et notamment celles sur les dettes souveraines, que cette masse financière énorme, créée de toute pièce par les banques, trouve à s’investir, contribuant aux  déséquilibres économiques et sociaux que nous connaissons.

     

    Les Collateralized Debt Obligations (CDO) et la crise des « subprimes »

    Les CDO

    Sous la présidence d’Alan Greenspan, « le magicien », à partir de 2002, la banque centrale américaine (FED), encouragea le crédit facile pour relancer l'économie. Des millions de foyers modestes s’endettèrent alors sans difficulté pour devenir propriétaires, moyennant des prêts « à surprime » dits « subprime » : contractuellement, les taux d'intérêts de ces prêts variaient en fonction inverse de la valeur du bien immobilier : plus la valeur du bien augmentait, plus le taux était bas. Inversement, lorsque la valeur du bien baissait, le taux d'intérêt augmentait.

    Comme les organismes de prêt sont limités dans leur activité par la règle selon laquelle les sommes qu’ils peuvent prêter ne doivent pas dépasser un certain pourcentage de leurs fonds propres, ils eurent l’idée de contourner cette règle en transformant la masse des crédits accordés en titres négociables (titrisation)[12]. Ces titres, les Collateralized Debt Obligations (CDO), produits dérivés des emprunts immobiliers, furent placés sur le marché à partir de 2002.

    Les acquéreurs des CDO - fonds de pension, Collectivités Locales, banques et assureurs, Communes, entreprises et administrations etc. du monde entier etc.- devenaient alors prêteurs à la place des banques émettrices de Wall Street et percevaient les intérêts, cependant que les prêts titrisés sortaient du bilan des organismes prêteurs initiaux qui purent alors, en toute régularité, effectuer de nouveau prêts. Ils le firent d’ailleurs sans être trop regardant sur les garanties offertes par les emprunteurs, sachant bien, qu’in fine, les risques des prêts seraient transférés par la titrisation sur les acquéreurs de CDO. La boule de neige, la bulle financière, pouvait ainsi croître à l’infini… du moins tant qu'il y aurait des acheteurs pour les CDO. Or, les banques notamment, attirées par les taux d'intérêt élevés, ont inclus ces titres dans leurs Sicav monétaires dynamiques que les épargnants avides d'intérêts élevés achetaient avec gourmandise.

    La crise des subprimes

    Mais au début de 2007, le marché immobilier américain s’effondra. Les taux d’intérêt des prêts immobiliers qui, comme on l’a vu, varient en sens inverse de la valeur sur le marché immobilier des habitations qu’ils servirent à acheter, grimpèrent en flèche pour atteindre jusqu’à 18%, cependant que la valeur des habitations baissait, devenant inférieure au montant des crédits qu’elle était supposée garantir par hypothèque. La multiplication des défaillances des emprunteurs et la revente de leurs habitations saisies (on estime que fin août 2007 près d’un million d’emprunteurs avaient perdu leur logement) accélérèrent encore la chute des prix de l’immobilier. A l’été 2007, le taux de non remboursement sur les crédits « subprime » dépassa les 15 %. Le remboursement de plus d’un prêt sur 5 n’était pas honoré.

    Enfin, l’effondrement du prix de l’immobilier entraîna mécaniquement celui de la valeur des CDO dans lesquels les marchés n’avaient évidemment plus confiance. Les banques de la planète entière, liées entre elles par des accords financiers, durent faire face aux demandes de remboursement des épargnants et subir des pertes énormes. Au 31 janvier 2008, soit six mois après l'éclatement de la bulle spéculative des subprimes, les pertes causées par les CDO s'élevaient à 265 milliards de dollars.

    Afin de pallier à leur manque de liquidité, les banques furent contraintes de vendre massivement et sur un court laps de temps, leurs titres immobiliers (actions et obligations) provoquant ainsi une chute brutale des valeurs boursières aux Etats unis, en Europe, et en Asie.

    Les interventions des banques centrales

    De leur côté, afin d’éviter l’effondrement total du système financier, les banques centrales interviennent, parfois massivement comme aux Etats-Unis, pour sauver les banques et compagnies d’assurances en péril, entre mars et septembre 2008.

    Le 16 mars 2008, JP Morgan Chase rachète la banque d'affaires américaine Bear Stearns avec l'aide financière de la banque fédérale américaine ; le 7 septembre 2008, Le Trésor américain renfloue Fannie Mae et Freddie Mac, piliers du crédit immobilier américain ; le 15 septembre 2008, Merrill Lynch, elle aussi en faillite, est rachetée par Bank of America, la première banque de dépôt américaine ; le 17 septembre 2008,  AIG le premier assureur mondial est nationalisé avec une intervention de la FED à hauteur de 85 milliards de dollars ; le 18 septembre 2008, les autorités américaines annoncent un plan d'un montant de 700 milliards de dollars pour débarrasser les banques de leurs actifs invendables ; le 28 septembre 2008, la banque européenne Fortis est renfloué par les autorités belges, néerlandaises et luxembourgeoises. A la même date en Angleterre, Bradford and Bingley est nationalisée ; le 30 septembre 2008, après Fortis, les gouvernements belges, français et luxembourgeois, volent au secours de Dexia (l'Etat français verse pour sa part 3 milliards d'euros à la banque).

    Le 29 septembre 2011 après deux ans de batailles judiciaires, deux journalistes du Bloomberg Markets Magazine ont obtenu les 21 000 pages de documents de la FED relatifs à 21 000 interventions de cette dernière pour endiguer la crise financière. La FED refusait de les communiquer, prétendant que la publication du détail des chiffres relatifs aux aides reçues par chaque banque risquait d’accroître la vulnérabilité de celles-ci. Ces documents feront l’objet d’une synthèse qui sera publiée en janvier 2012.

    Mais d’ores et déjà, se dégageaient des documents de la FED que cette dernière a injecté 7.700 milliards de dollars de liquidités dans le système financier américain durant la crise de 2007-2009. Ce chiffre représente environ la moitié du produit intérieur brut américain[13]. On peut donc dire que tout se passe comme si, pour sauver le système financier sur le point de voler en éclat, les banques centrales avaient apporté aux banques, à posteriori, l’argent de la spéculation que la réglementation leur avait permis de ne pas avancer.

     

    3 - Conclusion

    Que conclure des faits saillants que je viens de rappeler ?

    Nous avons vu à travers l’exemple des CDS et des CDO que les produits dérivés, mis sans contrôle sur les marchés par la « finance créative » des Etats-Unis, par titrisation d’emprunts divers et variés, étaient de purs et simples instruments de spéculation financière. Les bulles financières que nous avons mises en évidence en sont le signe incontestable.

    D'après les statistiques publiées en mai 2008 par la Bank for International Settlement[14] les produits dérivés (comme les CDS et les CDO) représentaient 1.140 bilions de dollars en 2007, soit 114 000 milliards de dollars. Sur ces 1.140 bilions de dollars de produits dérivés, 548 billions (54 800 milliards) de dollars étaient cotés sur des marchés régulés et 596 billions, 596 00 milliards de dollars, étaient des produits échangés over the counter, (appelés OTC), c’est à dire sur le marché non régulé.

    Quand l’économie était encore politique, on enseignait que les bourses, marchés des titres mobiliers, servaient à financer l’économie réelle en apportant aux entreprises les capitaux des épargnants dont elles avaient besoin pour se développer.

    La « finance créative » néolibérale a transformé les bourses en casino laissant les entreprises de l’économie réelle ballottées au grès d’une spéculation qui s’autoalimente et ne sait plus quoi inventer pour investir des capitaux qui gonflent en bulles spéculatives dans des proportions pharaoniques. Avec l’éclatement de ces bulles, c’est désormais un continent entier, l’Europe, dont l’économie soudainement poussée vers la récession, a commencé à dériver, en attendant que le mal parti des Etats-Unis y retourne et contamine également l’Asie et de proche en proche la planète entière.

     

    II - Quel mal ?

     

    1 – Le « consensus de Bruxelles » ou la réponse erronée du néolibéralisme

    Nous avons vu :

    -         Que le basculement de l’activité productive de la planète vers l’Asie, accéléré par la mondialisation non régulée, n’est pas conjoncturel mais traduit un mouvement de fond de longue durée et de grande ampleur.

    -         Que les bouleversements structurels qui menacent actuellement d’emporter l’Europe résultent du complexe la mondialisation/spéculation qui ont creusé les déficits et les ont rendus, conjoncturellement, insoutenables pour les marchés financiers.

    Mais confrontés à la désindustrialisation et à la montée du chômage les dirigeants actuels de l’Europe incriminent au contraire les États qui s’endettent outre-mesure pour payer des fonctionnaires et verser des aides sociales. Selon eux, le coût des services publics et les politiques sociales, seraient à l’origine de ce qu’ils appellent « la crise de l’endettement ». Donc supprimons, réduisons ou privatisons les services publics, supprimons les fonctionnaires, privatisons la protection sociale, les comptes seront assainis et la croissance repartira comme par miracle.

    La tentative néolibérale d’enrayer la catastrophe se fonde sur une analyse erronée de la situation véritable du monde. Alors qu’on se trouve en présence d’un bouleversement systémique vraisemblablement irréversible, le néo-libéralisme tente d’y apporter, sous la pression et le contrôle des marchés, des solutions de court terme qui se caractérisent par l’intensification d’une dynamique d’austérité, le démantèlement des systèmes contractuels et de protection sociale, la privatisation des services publics. Une politique qui revient en dernière analyse à soumettre le travail, les biens matériels et immatériels et finalement toute la vie de populations entières, à des cotations boursières sur les marchés financiers globaux qui ont pris le pouvoir.

    Dans un article publié dans Le Monde le 1er mars 2010, Michel Dévoluy, professeur d'économie à l'université de Strasbourg, explique lumineusement par quel extraordinaire renversement conceptuel la crise des subprimes, née d’une spéculation voulue et organisée sur les marchés financiers, aboutit à la mise en cause par les néolibéraux de la dépense publique et des Etats accusés de creuser les déficits.

    « La brutalité des mesures qui étaient menées par trois institutions localisées dans la capitale américaine (le FMI, la Banque mondiale et le Trésor américain) en vue de redresser les économies en difficultés, est connue. On a d'ailleurs parlé, depuis 1989, du « Consensus de Washington » pour désigner ces politiques très libérales qui en font peser le poids du redressement sur les plus faibles, notamment dans les pays d'Amérique du sud. A force de critiques, cette approche radicale faisait moins recette. Mais la crise permet d'en réintroduire l'esprit à travers son avatar : le Consensus de Bruxelles.

    Ainsi, tout est bien qui finit bien pour les défenseurs du néolibéralisme. La crise déclenchée par les subprimes aboutit à se focaliser sur les périls des dépenses publiques. Mieux, cette crise permet d'accélérer le lent mais systématique recul des services publics et des mécanismes de solidarité entrepris, en Europe, depuis la mise en place du marché unique.

    Précisément, le retour à l'orthodoxie libérale s'effectue sous nos yeux en deux temps : le discours sur la sortie de crise et la remise en cause de la crédibilité financière des Etats.

    La crise a naturellement entraîné un creusement majeur des déficits. Des sommes gigantesques[15] ont été mobilisées dans le sauvetage des banques puis dans les plans de relance. Parallèlement, la chute de l'activité économique a mécaniquement réduit les recettes fiscales tout en entraînant un accroissement des dépenses de solidarités.

    La hausse des déficits était donc inéluctable. Et il faudra du temps pour les résorber. Se précipiter en instaurant des politiques de nature déflationniste freinerait la reprise tout en faisant peser les coûts d'ajustement sur les revenus des plus faibles et sur les dépenses de solidarité. Pourtant, c'est bien ce type de politique économique que les responsables européens semblent privilégier. [16]

    Ces stratégies de redressement rapide des comptes publics reposent sur l'idée que les déficits publics résulteraient, avant tout, de l'incapacité structurelle des Etats à maîtriser leurs dépenses. Il faut donc vite redresser la barre ! Mais ces analyses occultent le fait que le gros des déficits vient de la crise et que celle-ci provient des disfonctionnements des marchés et de la cupidité des acteurs privés. Le renversement est ici magistral. Les problèmes ne résultent pas des errements du système d'économie libérale mais du poids de l'Etat et des dépenses sociales… »

    Sur la base du diagnostic erroné que proposent les néolibéraux à la manœuvre en Europe sous la conduite de la Troïka européenne (Union Européenne, FMI, Banque Centrale Européenne [BCE]), et d’Angela Merkel assistée de mauvaise grâce par Nicolas Sarkozy, pour sortir de ce qu’ils appellent la « crise de l’endettement » ?

     

    2 - Le remède néolibéral : mortel

    Sous les apparences d’une réponse budgétaire rationnelle et nécessaire à une situation conjoncturelle, les néolibéraux au pouvoir à Bruxelles et dans toutes les grandes capitales européennes ont mené une politique structurelle de démantèlement des acquis sociaux : non remplacement des fonctionnaires partant à la retraite, réduction du traitement des fonctionnaires, coupes sauvages dans les dépenses publiques, diminution des prestations sociales, augmentation de la TVA etc. Mais compte tenu de la situation exceptionnelle, les néolibéraux ont ajouté à cet arsenal classique mis en œuvre en 2010, la fameuse « règle d’or » qui consiste à constitutionnaliser le principe de l’équilibre budgétaire.

    Sans mémoire historique ils ne perçoivent pas le caractère insoutenable des «politiques de rigueur» qu’ils imposent. Par horreur de l’inflation qui avait ravagé le pays en 1923, l’Allemagne a mis en place une telle politique déflationniste en 1930 pour tenter de contrer la crise qui avait éclaté en 1929 aux Etats-Unis et atteignait l’Europe. Résultat : aggravation de la crise et arrivée d’Hitler au pouvoir. En France, la politique déflationniste mise en place par Laval en 1934 a échoué de la même façon. Car la réduction des dépenses de l’État aggrave la baisse de l’activité économique et donc des recettes fiscales, sans pour autant réduire le déficit commercial.

    Les néolibéraux, au pouvoir en Europe commettent la même erreur. Ils ont fait de «l'euro fort» - comme jadis du mark ou du franc forts - un dogme destiné à protéger l'épargne contre l'inflation, le mal absolu, du point de vue des détenteurs de capitaux.

    Mais c’est également en raison de cette erreur de diagnostic que les politiques néolibérales à court terme courent à l’échec, voire à la catastrophe sur les plans économique et social. Le capitalisme libéral qui fondait sa légitimité sur une amélioration continue du bien être des gens par un accroissement de la production de biens et services est délégitimé par les conséquences de la financiarisation de l’économie qui, dans tous les pays touchés par la crise, détruit les emplois, jetant comme en Grèce dans la précarité et le désespoir des couches toujours plus importantes de le population, et notamment les jeunes (45% des 15-24 ans sont sans emploi en Grèce).

    Que restera-t-il de la stratégie d’ajustement des déficits quand la croissance de tous les pays s’écroule en même temps promettant une dynamique négative de stagnation, voire de récession ?

    Les gouvernements, eux-mêmes, à la remorque des marchés, commencent à en prendre conscience, de même que le FMI qui commence à s’inquiéter de ce que les restrictions budgétaires étouffent les possibilités de reprise de la croissance, les prévisions de cette dernière pour 2012 étant sombres (0,5% pour l’UE, 0,6% pour le Royaume Unis, 1% pour la France[17], de 0,8% à 1% pour l’Allemagne). Et donc l’Allemagne elle-même commence à comprendre conscience qu’elle ne survivra pas toute seule au milieu d’un continent de pays sinistrés alors que sa croissance repose en grande partie sur ses exportations vers ces pays.

    Selon Frédéric Lordon[18] un grand bond en avant fédéraliste serait seul capable de sauver l’Europe, mais, écrit-il, il faudrait au moins cinq ans et les  marchés n’auront pas le bon goût d’attendre aussi longtemps. Le champ de ruine que laissera derrière lui l’enchaînement des « défaults souverains[19] » et des faillites bancaires, écrit-il encore, n’aura pour seul mérite que de faire table rase de tout, néolibéralisme compris. Et évoquant les possibilités d’un écroulement systémique ou de révoltes populaires, il conclut que si entre le néolibéralisme et le peuple un seul devait rester debout, il vaudrait mieux que ce fût le second.

    Certes le pire n’est jamais certain, mais le seul fait qu’on entend ou lit, de plus en plus souvent, des observations comme celle-ci[20] ne peut pas laisser indifférent.

    Après l’analyse des bouleversements en court et de leurs conséquences immédiates et à venir, une dernière question se pose : qui est le pilote ? Qui décide ? Qui gouverne ?

     

    3 –  Qui décide ? Le politique dessaisi

    La politique a abandonné beaucoup de ses prérogatives au profit de la technostructure financière néolibérale mondialisée qui s’affranchit dans les faits de toutes les règles de la démocratie, c’est à dire de celles voulues par les citoyens et mises en œuvre par leurs représentants élus. En effet, lorsqu’on examine aujourd’hui les questions de la souveraineté, de la représentation, de la démocratie, on constate que les marchés financiers globaux se comportent désormais comme des sièges autonomes d’expression du discours politique et de production des règles de droit.

    On s’aperçoit ainsi que le pouvoir de décision du capitalisme financier dans la sphère politique et économique tend de plus en plus à court-circuiter les organes de médiation traditionnels des démocraties – parlement et gouvernement - pour s’imposer à travers des procédures de désignation de ses propres représentants qui vident de sens le choix démocratique des représentants de la nation par la voie des élections.

    Comme nous l’avons vu, cette évolution, a permis la mise en place des politiques économiques ultralibérales de dérégulation et de mondialisation sans contrôle, sous la férule de la Commission Européenne, de la BCE, du FMI, de l’OMC, des banques, des « marchés », des agences de notation etc… et avec le consentement et la collaboration des gouvernements néolibéraux. L’exemple italien est à ce titre emblématique s’agissant du transfert du pouvoir des organes institutionnels de la démocratie vers les technostructures non représentatives.

    Le 5 août 2011 Jean-Claude Trichet, alors président de la BCE, et Mario Draghi, vice-président qui lui a succédé, ont adressé secrètement à M. Berlusconi, alors président du conseil italien, une lettre lui enjoignant de prendre une série de mesures, minutieusement décrites, qui constituent un véritable programme de gouvernement, entrant y compris dans le détail des moyens à utiliser et du calendrier des mesures à mettre en place !

    « Cher Premier Ministre, écrivent-ils, le 4 août 2011, le Conseil de Direction de la banque centrale européenne a discuté de la situation des bons du trésor italien. Le Conseil de Direction considère nécessaire une action urgente de la part des autorités italiennes pour rétablir la confiance des investisseurs… Dans la situation actuelle, nous considérons essentielles les mesures suivantes …». Suit la liste des mesures à prendre :

    1. Mesures destiner à augmenter la croissance :

    -         Complète libéralisation des services publics ;

    -         Réforme du système des conventions collectives pour permettre des accords d’entreprise au niveau local qui autorisent la révision des salaires et des conditions de travail pour les adapter aux exigences spécifiques des entreprises ;

    -         Réforme des conditions d’embauche et de licenciement pour permettre la réaffectation des ressources vers les secteurs les plus compétitifs ;

    2. Mesures immédiates destinées à assainir les finances publiques

    -         Réforme des retraites, réduction du nombre de fonctionnaires et si nécessaire baisse de leur rémunération ;

    -         Introduction dans l’ordre juridique d’un mécanisme budgétaire prévoyant une réduction automatique de la dette ;

    -         Mise sous surveillance budgétaire des autorités régionales et locales ;

    « Vue la gravité de l’actuelle situation sur les marchés financiers, nous considérons fondamental que les actions prévues en 1 et 2 soient mise en place au plus tôt par décret-loi suivi par une ratification parlementaire avant fin septembre 2011. »

    « Il serait en outre souhaitable qu’une réforme constitutionnelle impose des règles budgétaires plus strictes ».

    3. « Nous encourageons le gouvernement à prendre des mesures immédiates pour améliorer l’efficience de l’administration et leur capacité à satisfaire les exigences des entreprises ».

    -         « Dans les organismes publics devraient être rendus systématique l’utilisation d’indicateurs pour mesurer les performances, particulièrement dans le système sanitaire, la justice et l’enseignement ».

    -         Exigence d’un effort très important en vue de supprimer ou refondre certains niveaux administratifs (les provinces)

    -         Accroitre les actions visant à réaliser des économies d’échelle au niveau des services publics locaux.

    « Le Conseil de Direction de la banque centrale européenne a discuté… Le Conseil de Direction considère nécessaire… ».

    Qui décide de la politique des Etats de l’Union européenne? Le Conseil de Direction de la Banque Centrale Européenne.

    Qui décide de la création des produits dérivés ? Les banques de Wall Street

    Qui surveille et note en même temps les produits dérivés et les dettes des Etats ? Les Agences de notation

    Qui décide des formes de la mondialisation et l’administre ? L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et le Fond monétaire international (FMI)

    Que reste t’il de la démocratie ?

     

    III &ndash


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