• Point de Vue

    Souveraineté populaire

    Vandana Shiva : « Le libre-échange, c’est la dictature des entreprises »

    Par Agnès Rousseaux, Nadia Djabali (4 juillet 2011)

    Écrivain, physicienne, prix Nobel alternatif, la militante écologiste indienne Vandana Shiva est une résistante infatigable contre les entreprises qui pillent son pays, comme Monsanto. Elle pose un regard lucide sur les enjeux de la période : crise écologique, financière, protectionnisme, risque nucléaire, OGM... Quelle civilisation sommes-nous en train de construire ? Comment redonner du pouvoir aux citoyens face aux multinationales ? Comment construire de réelles alternatives globales ? Entretien.

    Basta ! : Les combats que vous menez sont liés à la souveraineté – alimentaire, sur les terres, l’eau, les semences. Qu’est-ce que la souveraineté ? En quoi est-ce un enjeu majeur du 21e siècle ?

    Vandana Shiva : La redéfinition de la notion de « souveraineté » sera le grand défi de l’ère post-globalisation. La mondialisation était fondée sur l’ancienne notion de souveraineté, celle des États-nations héritée de la souveraineté des monarques et des rois. La nouvelle notion de souveraineté est le fondement de la résistance à la mondialisation. Cette résistance se traduit par le slogan : « Le monde n’est pas une marchandise.  » Actuellement, les Grecs disent : « Notre terre n’est pas à vendre, nos biens ne sont pas à vendre, nos vies ne sont pas à vendre. » Qui parle ? Les peuples. Revendiquer la souveraineté des peuples est la première étape de la souveraineté alimentaire, de l’eau ou des semences. Mais il y a une seconde partie : les peuples revendiquent le droit de protéger la Terre, et non celui d’abuser d’elle comme d’autres la maltraitent. Ainsi la souveraineté des terres, des semences, des rivières rejoint la souveraineté des peuples. Avec la responsabilité de protéger ce cadeau de la Terre et de le partager équitablement.

    Pour garantir cette souveraineté, faut-il fermer davantage les frontières ?

    Aucune frontière n’est jamais totalement fermée. C’est comme la frontière de notre peau, qui nous protège de l’invasion de toute infection : des ouvertures permettent à la transpiration de sortir, pour maintenir notre équilibre, préserver notre santé. Toutes les frontières sont poreuses. Un corps souverain sait comment réguler ces entrées et sorties. Il sait quand trop de chaleur entre dans le corps. Il sait comment s’opposer aux virus. Quand un corps perd cette autonomie, cette souveraineté, il devient malade. C’est la même chose pour un pays, gouverné par un peuple souverain et autonome. Ce peuple peut dire : « Notre lait est vendu 14 roupies/litre, votre lait européen qui débarque à 8 roupies/litre va détruire l’économie laitière en Inde, donc j’ai le droit de réguler ce qui entre. » La régulation est vitale pour tout système vivant. La dérégulation, c’est l’appel de la mort. Un corps dérégulé meurt. De même, une nation, une économie dérégulée meurt.

    Nous ne disons pas « non au commerce », mais « non au commerce dérégulé ». Non à un marché dérégulé où les conditions des échanges sont déterminées par l’avidité des entreprises, qui s’approprient nos impôts, créent des prix artificiels, entraînant dumping social et destruction de la souveraineté alimentaire. Ce système nuit aux paysans d’Inde. Et il nuit aux paysans d’Europe qui ne peuvent pas gagner leur vie, car les coûts de production sont supérieurs aux prix de vente du lait. L’agrobusiness et ses profits sont au centre de cette équation. Elle a pour conséquence le dumping, l’accaparement, le meurtre de nos paysans, le massacre de nos terres, et tous ces gens qu’on tue avec une alimentation empoisonnée.

    Le protectionnisme peut-il être une solution face à cette exploitation du vivant, en empêchant les multinationales d’avoir accès à ces ressources qu’elles exploitent ?

    Tout comme nous devons redéfinir la notion de souveraineté, nous devons repenser la notion de protectionnisme. Un protectionnisme lié à la protection des écosystèmes, à l’écologie, est un impératif. Nous devons dire stop à la dévastation de nos rivières, stop aux déchets toxiques, stop au dumping des OGM par la manipulation des politiques mondiales par une multinationale. Cette protection est un devoir. Le cycle de Doha [1] n’a entraîné aucun progrès depuis une décennie à cause d’un seul facteur : le problème de la subsistance des paysans. En 1993, nous avons organisé un rassemblement d’un demi-million de personnes pour faire pression sur le gouvernement indien : « Si vous signez les accords du GATT, nos paysans vont mourir. » Résultat : les accords du GATT ont été signés, et 250.000 paysans indiens se sont suicidés, notamment à cause de leurs dettes !

    Cet endettement des paysans est lié à une décision politique particulière : la dérégulation du marché des semences, qui a permis à Monsanto de devenir par exemple l’unique vendeur de semences sur le marché du coton. La multinationale contrôle 95% de ce marché et dicte les prix. Une équipe de scientifiques indiens vient de montrer que les OGM ne fonctionnent pas. Dans les champs, c’est manifeste : les paysans doivent utiliser 13 fois plus de pesticides avec les OGM. Ce qui est formidable pour Monsanto qui les commercialise. Mais une cause d’endettement pour les paysans, et donc une cause de suicides.

    La protection de nos paysans est un « protectionnisme vital ». Le protectionnisme est vu comme un « péché », car la dérégulation a été érigée en norme. Interférer dans la corruption, les manipulations et l’avidité des multinationales, c’est du protectionnisme. Et donc, pour certains, c’est mauvais. Non ! C’est un devoir social, c’est un devoir écologique. Et la cupidité des multinationales n’est pas un droit ! Elles écrivent à l’OMC, rédigent des accords et disent : « Maintenant nous avons des droits et personne ne peut les changer. » Nous les changerons.

    Vous écrivez que « le libre-échange est un protectionnisme pour les puissants ». Doit-on construire un protectionnisme pour les plus « faibles » ?

    Le libre-échange, dans la manière dont il a été façonné, n’est pas du tout libre. Il n’est pas démocratique. Cinq entreprises se rencontrent, écrivent un accord sur les droits de la propriété intellectuelle et cela donne à Monsanto le droit de considérer des semences comme sa « propriété intellectuelle » ! Cela permet à des entreprises comme Novartis de voler les médicaments aux plus pauvres et de les faire payer 10 fois plus cher. Un mois de traitement contre le cancer, avec les médicaments génériques disponibles en Inde, coûte 10.000 roupies. Et Novartis veut faire payer 175.000 roupies par mois. Quand le tribunal juge qu’il n’est pas possible de déposer un brevet, car ces médicaments existent déjà et que ce n’est pas une « invention », Novartis défie les lois indiennes. La plupart des Indiens ne pourront pas payer le prix demandé par la multinationale. Novartis répond : « Seuls 15% de Indiens nous importent. » Cinq entreprises ont écrit une loi sur la propriété intellectuelle, et affirment ensuite que 85% des gens peuvent mourir du manque de médicaments ! C’est un système criminel.

    Quand cinq géants commerciaux, comme Cargill (multinationale états-unienne de l’agroalimentaire), rédigent l’accord sur l’agriculture, ils définissent l’alimentation non comme le droit de chaque humain à se nourrir, mais comme une marchandise qu’ils veulent contrôler. Ce n’est pas la liberté, ce n’est pas le libre-échange. C’est du commerce monopolistique, c’est du commerce coercitif. Cela revient à tuer des gens, car un milliard de personnes souffrent aujourd’hui de la faim dans le monde, à cause de ce système. Le libre-échange actuel, c’est la dictature des entreprises. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réelle liberté, pour chaque personne, chaque enfant, chaque femme, chaque espèce sur Terre. Une réelle liberté, liée à la vie.

    Vous étiez récemment aux États-Unis dans le Wisconsin pour soutenir les manifestants qui se battent pour défendre leurs droits et les services publics. Les services publics sont-ils aussi un bien commun à protéger ?

    Il y a deux types de biens communs. Les ressources vitales – eau, terre, semences, air, océans – données par la nature et modifiées par les humains. Et les services liés aux besoins essentiels : l’éducation, la santé, la façon de gérer nos villes, comme les services de lutte contre les incendies... Ce sont des services publics vitaux. Ce qui compte, c’est « l’esprit de service » : quand un pompier lutte contre le feu, quand il aide les gens, il ne regarde pas le danger. Et quand ces services sont privatisés, les coûts augmentent. Un tiers des emprunts en Inde sont liés à l’achat de médicaments. La principale raison pour laquelle les gens vendent leurs maisons aujourd’hui, c’est pour se soigner. La privatisation des services publics prive la société de ses droits. Nous devons les défendre comme des biens communs.

    Pensez-vous que le mouvement altermondialiste puisse apporter des solutions aux crises globales : environnementale, économique, financière ?

    Le mouvement altermondialiste a extrêmement bien réussi : nous avons rendu l’Organisation mondiale du commerce caduque. L’OMC ne s’est jamais relevé après les mobilisations lors du Sommet de Seattle, en 1999. On avait imaginé que 5.000 personnes viendraient à Seattle, et nous étions 30.000 ! On ne s’attendait pas à voir les syndicats. Ni les étudiants, qui étaient pourtant majoritaires. Le sommet de Doha en 2001 a ensuite été marqué par les événements du 11 septembre, avec une grande pression militaire. J’y étais. Certains ont dit aux gouvernements que s’ils ne signaient pas les accords de Doha, ils seraient traités comme des membres d’Al-Qaïda : « Vous êtes avec nous ou contre nous. » Résultat : rien n’a bougé à Doha, à cause de cette pression sur les gouvernements !

    Des mouvements plus ciblés ont aussi été très fructueux. Nous avons par exemple mis la question de la « souveraineté » sur l’agenda politique. Personne ne peut plus aujourd’hui ignorer cette question. Nous avons mis en avant la défense de l’eau comme un bien public. Et regardez le référendum en Italie ! 95% des Italiens ont dit non à la privatisation de l’eau. Idem dans le domaine des semences : je vais bientôt publier un rapport sur Monsanto, sur ses mensonges, sur la situation de monopole qu’ils ont créée et l’échec des technologies OGM à accroître les rendements. Le mouvement pour une alimentation sans OGM est très bien organisé.

    Le mouvement altermondialiste a besoin de franchir une nouvelle étape. Quand on parle de la Banque mondiale, du FMI et des plans d’ajustement structurels, la plupart des gens se focalisent sur les pays du Sud, sur le « monde en développement ». Mais aujourd’hui le FMI est en Europe ! En Grèce, en Irlande… Des pays en crise, non du fait d’une mauvaise gestion, mais à cause des banques de Wall Street, à cause d’un système financier corrompu qui a provoqué cette crise totale. Nous devons maintenant faire trois connections vitales. La première est la question Nord-Sud. Aujourd’hui tout le monde est « au Sud ». Le Nord ? Ce sont les multinationales et les gouvernements. Nous devons tous nous considérer comme le « monde du Sud » et nous organiser en fonction de cela. La seconde connexion nécessaire, c’est de dépasser le fossé entre économie et écologie. Dans nos esprits, mais aussi dans nos organisations. 45% des jeunes sont au chômage en Espagne, nous devons nous tourner vers l’écologie pour créer de nouvelles opportunités d’emploi, car ce ne sont pas les banques ou Wall Street qui les fourniront. La troisième connexion, c’est entre démocratie économique et démocratie politique. La démocratie a été réduite au droit de vote. Les responsables de la crise ont mis l’Espagne dans un tel état que José Zapatero est obligé d’agir contre ceux qui ont voté pour lui, et il perdra peut-être les prochaines élections. Si les politiques sont bons, ils ont les mains liées, et s’ils sont mauvais, ils sont une part du problème. Nous devons aller vers une démocratie profonde où les gens ont vraiment la possibilité de prendre des décisions.

    Vous voulez un mouvement qui permette de sortir de la culture dominante de violence et de destruction. Mais face à la violence du système économique, des acteurs économiques, comment rester non-violents ?

    Personne n’a mieux parlé du pouvoir de la non-violence que Gandhi. « Nous ne pouvons pas démanteler la maison du maître avec les outils du maître », a dit la poétesse américaine Audre Lorde [2]. Nous avons besoin d’outils différents. Ils doivent être non-violents, parce que la non-violence est plus soutenable, et qu’elle efface vos peurs. Ceux qui luttent de manière violente doivent se cacher tout le temps. Je préfère me tenir droite face aux multinationales pour leur dire ce que je pense d’elles. Agir « sans peur » est notre plus puissante arme. Et la non-violence crée également un soutien plus large. Et nous vivons à une époque où une poignée de personnes ne peut pas mener les batailles pour toute la société. C’est toute la société qui doit être engagée. Les actions non-violentes sont une invitation à toute la société à participer au combat.

    Vous dites que dans la civilisation industrielle prédomine en permanence le vocabulaire de la guerre. Notre civilisation est-elle en état de guerre ?

    Le paradigme dominant de la civilisation industrielle est définitivement un paradigme de guerre. Des scientifiques comme Newton ou Descartes ont créé ce cadre : tous enseignent la guerre de l’humanité contre la nature. Tout est défini à partir de cela. Les outils eux-mêmes sont liés à la conquête sur la nature. Regardez les noms des pesticides : Round Up, Scepto, Machete. Il est toujours question de « tuer ». Mais on ne peut pas gérer la vie à travers le meurtre. Un élément crucial du mouvement émergent est de faire la paix avec la Terre et la paix dans nos esprits. Et ce qui est beau, c’est qu’alors tout devient possible. Quand vous réalisez que tout est en relation, de nouvelles communautés peuvent être créées. Quand vous réalisez que nous sommes partie prenante de la Terre, de nouvelles opportunités de travail peuvent être créées. Si vous pensez que vous êtes en guerre, vous passez tout votre temps à la conquête violente. Cela demande beaucoup d’énergie, et détruit beaucoup. Et ça ne laisse pas de place pour l’humanité, et pour les autres espèces.

    L’énergie nucléaire est-elle une dimension de cette guerre de l’homme contre la Terre et contre lui-même ?

    Aux débuts de l’utilisation de l’atome, il y a la Seconde Guerre mondiale. Même quand il n’est pas question d’armes nucléaires, la technologie nucléaire est toujours guerrière. La fission de l’atome, c’est déjà une guerre. Utiliser la fission de l’atome pour faire bouillir de l’eau est d’ailleurs une stupidité. Et que dire de cette énorme quantité de déchets qui vont perdurer pendant 250.000 années ! Nous avons besoin de plus en plus d’énergie, pour maintenir la sécurité énergétique. C’est une guerre permanente. Le nucléaire est une guerre injustifiée et infondée contre la Terre et l’humanité. Fukushima a été un réveil. Cette catastrophe nous montre que nous ne sommes pas plus puissants que la nature.

    La plus grande centrale nucléaire du monde est construite en ce moment en Inde, à Jaitapur, par Areva. Tout ce projet repose sur des subventions, y compris l’accaparement de terres fertiles. Et quand les habitants osent dire non, par des manifestations contre cette centrale, ils se font tuer. Personne ne peut protester. Les gens ne sont pas autorisés à se réunir. Tous les élus locaux ont démissionné, affirmant qu’ils n’ont plus aucune raison d’être s’ils ne peuvent pas se réunir pour prendre des décisions. Si vous allez à Jaitapur, vous verrez une zone de guerre. J’espère que les Français rejoindront les habitants de Jaitapur pour demander à Areva de se retirer de ce projet. Et nous pourrons alors vivre en paix.

    Peut-on « réformer » notre civilisation ?

    Tout d’abord, y aura-t-il une civilisation ? Nous avons deux options : soit continuer dans la voie actuelle et nous enfoncer dans une impasse. Une impasse économique, comme avec la Grèce ; politique, comme ce qui a mené au printemps arabe ; écologique, comme nous le voyons partout, quand les ressources naturelles sont volées aux peuples pour alimenter l’économie mondiale. La seconde voie que l’on peut suivre, c’est celle de la paix. Une paix qui n’est pas un signe de faiblesse, mais un signe de force. Ceux qui sont exclus aujourd’hui, ceux qui ne sont pas partie prenante de la guerre de conquête, joueront alors un rôle de leadership : les communautés indigènes, les jeunes, les femmes...

    La construction de cette paix façonnera la nouvelle prospérité. Nous avons été fous de penser que plus il y aurait d’argent dans le monde, et dans les poches des banques, des grosses entreprises et des nouveaux oligarques, meilleure serait la société. La crise grecque est causée par des banques. Et les gens disent : « Basta ! Plus jamais ça ! Nous ne donnerons pas plus. » La réelle prospérité, c’est la santé de la nature et des humains. C’est une communauté forte où chacun peut prendre soin des uns des autres. La civilisation que nous devons construire est une civilisation de larges réseaux de communautés souveraines, organisées de manière autonome, et non dominées par un pouvoir centralisé, politique ou économique.

    Voyez-vous des signes d’espoir aujourd’hui ?

    Je vois des signes d’espoir partout où il y a une résistance. Chaque communauté en Inde qui se bat contre l’accaparement des terres, qui participe à notre mouvement Navdanya pour que les semences restent un bien public, tous ceux qui tournent le dos à l’économie suicidaire de Monsanto ou pratiquent l’agriculture biologique. Toute communauté qui se bat contre la privatisation de l’eau. Tout ce qui se passe dans les rues de Madrid, en Irlande, en Islande, en Grèce. Les résultats du référendum en Italie sur le nucléaire ou la privatisation de l’eau. Ce sont d’incroyables signes d’espoir. Ce qu’il faut maintenant, c’est une nouvelle convergence mondiale, de tous les combats. Et un déchaînement de notre imagination : il n’y a pas de limites à ce que nous pouvons construire.

    Propos recueillis par Agnès Rousseaux

     


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  • Les nouvelles guerres de la faim

     

    Du Proche-Orient à Madagascar, l’envolée des prix des produits alimentaires entraîne une ruée vers les terres agricoles et l’éviction de dictateurs. C’est un chapitre de l’histoire du 21e siècle qui s’ouvre: celui des guerres pour la nourriture.

    Aux Etats-Unis, lorsque le cours du blé augmente de 75%, comme ce fut le cas ces douze derniers mois, le prix d’un pain passe de 2 à 2,10 dollars. Mais, si vous vivez à New Delhi, cette hausse des cours a un impact autrement plus significatif: si le cours mondial du blé double, vous paierez deux fois plus cher le blé nécessaire à la fabrication de vos chapatis. Idem pour le riz. Si le cours mondial du riz double, il double aussi sur les marchés de Djakarta, et les familles indonésiennes doivent payer deux fois plus pour leur ration de riz quotidienne.

    Bienvenue dans la nouvelle économie alimentaire de 2011! Les prix s’envolent, mais les effets ne sont pas aussi violents partout. Pour l’occidental qui dépense moins de 20% de son revenu pour s’acheter à manger, l’explosion du cours des denrées alimentaires à laquelle nous avons assisté ces derniers mois est problématique, pas catastrophique.

    En revanche, pour les 2 milliards de personnes les plus pauvres de la planète, celles-là mêmes qui consacrent 50 à 70% de leur revenu à la nourriture, cette hausse des prix peut avoir de douloureuses conséquences: la nécessité de passer de deux repas par jour à un seul. De quoi «alimenter» et l’Histoire vient de le montrer, des révolutions et soulèvements populaires.

    Crise alimentaire, bis repetita

    Alors que nous sortons à peine du 1er trimestre 2011, l’indice FAO des prix des produits alimentaires a battu les records historiques et a enregistré, en mars, son huitième mois consécutif à la hausse. Ajoutez à cela des prévisions pessimistes quant aux récoltes pour cette année et des marchés très tendus subissant choc après choc, et vous obtenez une configuration dans laquelle les denrées alimentaires deviennent le moteur caché de la politique internationale. La nouvelle géopolitique alimentaire semble bien plus volatile et source de conflit qu’auparavant. La rareté est désormais la norme.

    Jusqu’à récemment, les hausses brutales des prix de l’alimentaire ne portaient pas autant à conséquence, car elles étaient rapidement suivies par un retour à des cours relativement bas, lesquels ont contribué à la stabilité politique qui a marqué la fin du XXe siècle à l’échelle mondiale. Mais aujourd’hui, les causes et effets ont radicalement changé.

    A bien des égards, on assiste à une répétition de la crise alimentaire de 2007-2008, qui s’était résorbée non pas en raison de la mise en place d’une solution pérenne, mais parce que la grande récession avait modéré la croissance de la demande alors même que des conditions climatiques favorables ont engendré des récoltes céréalières record. Historiquement, les hausses brutales des prix sont presque exclusivement le fait de conditions météorologiques exceptionnelles: mousson inexistante en Inde, sécheresse dans l’ex-URSS, canicule dans le Midwest américain…

    De tels événements ont toujours été lourds de conséquences, mais ils restent relativement rares. Malheureusement, dans le cas présent, la hausse des cours des produits agricoles est soutenue par des tendances qui stimulent la demande tout en rendant une augmentation de la production difficile. Expansion démographique galopante, augmentation des températures – néfaste pour les cultures –, tarissement des sources d’eau utilisées pour l’irrigation, etc. Pour ne citer qu’un chiffre: chaque jour, il y a 219.000 bouches de plus à nourrir à l’échelle du globe.

    La politique, désormais dictée par les pénuries

    Plus inquiétant encore, nous sommes de moins en moins à même d’atténuer les effets des pénuries. Face aux précédentes hausses des prix, les Etats-Unis, premiers producteurs céréaliers de la planète, ont toujours réussi à sauver la mise. Du milieu du XXe siècle à 1995, ils ont toujours bénéficié d’excédents de production ou de terres inexploitées susceptibles d’être cultivées pour venir en aide aux pays en difficulté. Par exemple, en 1965, quand la mousson tant attendue en Inde n’était pas au rendez-vous, le gouvernement du président Lyndon Johnson a expédié un cinquième des récoltes américaines de blé vers l’Inde, ce qui a permis d’éviter la famine. Aujourd’hui, une telle action n’est plus possible; nous n’avons plus de marge de manœuvre.

    Pour toutes ces raisons la crise alimentaire de 2011 doit impérativement être prise au sérieux ; Par ailleurs, elle pourrait bien déboucher sur de nouvelles émeutes de la faim tournant à la révolution politique. Et si les soulèvements qui ont malmené Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte et Kadhafi en Libye (pays qui, d’ailleurs, importe 90% de ses céréales) n’étaient pas l’épilogue, mais le prologue? Agriculteurs et ministres des Affaires étrangères, préparez-vous: voici venir une nouvelle époque où les pénuries alimentaires dicteront la politique internationale.

    Le doublement des cours céréaliers mondiaux depuis début 2007 est essentiellement dû à deux facteurs: une forte hausse de la demande, associée à la difficulté croissante d’augmenter rapidement la production. Résultat, on est bien loin de l’abondance de céréales qui caractérisait la fin du siècle dernier. Quelle sera la géopolitique alimentaire dans une nouvelle ère marquée par la rareté? Aujourd’hui déjà, alors que le phénomène n’est que naissant, on peut se faire une assez bonne idée de cette nouvelle donne alimentaire.

    Pour ce qui est de la demande, les agriculteurs font indéniablement face à des pressions de plus en plus fortes. D’une part, il y a la poussée démographique: chaque année, il y a 80 millions de personnes en plus à nourrir, dont l’écrasante majorité se trouve dans des pays en développement. La population mondiale a presque doublé depuis 1970, et on peut raisonnablement s’attendre à passer la barre des 9 milliards vers 2050. Cependant, 3 milliards de personnes gravissent les échelons de la chaîne alimentaire et consomment de plus en plus de viande, de lait et d’œufs.

    En Chine et ailleurs, de plus en plus de familles accèdent à la classe moyenne, et elles s’attendent naturellement à manger mieux. Cette explosion de la consommation de viande issue de l’élevage (particulièrement gourmand en graminées) induit logiquement une forte augmentation de la demande de maïs et de soja, précisément utilisés pour nourrir le bétail. (A titre d’exemple, la consommation de céréales par individu aux Etats-Unis est quatre fois supérieure à ce qu’elle est en Inde, où seule une faible proportion de la production céréalière est utilisée pour l’élevage, du moins pour l’instant).

    Détournement des céréales pour les biocarburants

    Dans le même temps, les Etats-Unis, qui faisaient autrefois tampon en cas de mauvaises récoltes dans d’autres régions du monde, consacrent désormais de plus en plus de céréales à la production de carburants, et ce alors que la consommation mondiale de céréales, qui a d’ores et déjà atteint les 2,2 milliards de tonnes par an, croît à une vitesse exponentielle. Il y a dix ans, l’augmentation de la consommation se situait aux alentours de 20 millions de tonnes par an. Ces derniers temps, la hausse était de l’ordre de 40 millions de tonnes chaque année.

    La quantité de céréales convertie en éthanol aux Etats-Unis progresse encore plus vite: en 2010, la récolte céréalière américaine était d’environ 400 millions de tonnes, dont 126 millions ont été envoyés dans les usines de production d’éthanol (contre seulement 16 millions en 2000). Cette tendance de plus en marquée à convertir les céréales en carburant a établi une nouvelle corrélation entre le cours des céréales et celui du pétrole. Et le phénomène ne se limite pas aux Etats-Unis: le Brésil, qui produit de l’éthanol à partir de canne à sucre, est le second producteur mondial, tandis que l’Union européenne s’est fixé pour objectif de produire 10% de l’énergie dont elle a besoin pour les transports à partir de sources renouvelables, pour l’essentiel les biocarburants, à l’horizon 2020 (soit autant de céréales absentes de l’industrie alimentaire).

    Le problème ne peut pas se résumer à la simple explosion de la demande alimentaire. L’assèchement des nappes phréatiques, l’érosion des sols et les conséquences du réchauffement climatique sont autant de facteurs qui font craindre que la production alimentaire mondiale ne suffise plus à rassasier notre appétit de plus en plus grand. Prenons l’exemple du changement climatique: les climatologues estiment qu’à chaque fois que la température augmente de 1 degré par rapport à l’idéal pour la saison, on enregistre une baisse du rendement céréalier de l’ordre de 10%. Cette corrélation s’est d’ailleurs tristement illustrée à l’été 2010, lorsqu’une vague de chaleur a frappé la Russie, réduisant la production de céréales du pays de près de 40%!

    L’eau surexploitée

    Alors que la planète se réchauffe, les nappes phréatiques se vident car elles sont surexploitées par les agriculteurs pour l’irrigation. Ce phénomène, qui dope artificiellement la production alimentaire à court terme, crée en réalité une bulle alimentaire qui explose une fois que les sources d’eau se tarissent et qu’il faut limiter leur utilisation afin qu’elles puissent se remplir à nouveau.

    En Arabie saoudite, un pays très aride, l’irrigation a, contre toute attente, permis d’atteindre l’autosuffisance en blé pendant plus de 20 ans. Cependant, la production de blé est désormais en chute libre, car la source aquifère du pays utilisée pour l’irrigation (qui n’est pas réalimentée en eau) est presque à sec. Conséquence directe: les Saoudiens seront bientôt contraints d’importer 100% de leurs céréales.

    L’Arabie saoudite fait partie d’une vingtaine de pays où il existe une bulle alimentaire qui dépend de l’eau. Plus de la moitié des habitants de la planète vivent dans un pays où les nappes se rétrécissent comme une peau de chagrin. Le Proche-Orient, qui traverse actuellement des troubles politiques et sociaux, est la première région géographique où la production de céréales a explosé, puis progressivement chuté en raison de la pénurie d’eau, alors que la croissance démographique se poursuit. La production céréalière est déjà en baisse en Syrie et en Irak et pourrait également suivre la même tendance au Yémen. Mais c’est en Inde et en Chine qu’il faut chercher les plus grosses bulles alimentaires. En Inde, où les agriculteurs ont foré quelque 20 millions de puits d’irrigation, les nappes phréatiques voient leur eau diminuer; les puits commencent également à se tarir. La Banque mondiale révèle que 175 millions d’Indiens se nourrissent de céréales issues d’une surexploitation des ressources hydriques. En Chine, le surpompage d’eau se concentre dans la plaine du Nord de la Chine, où le pays produit la moitié de son blé et le tiers de son maïs. Environ 130 millions de Chinois s’alimentent grâce à des produits cultivés au moyen d’un pompage excessif. Comment ces pays parviendront-ils à faire face à l’inéluctable disette quand toutes les ressources en eau auront disparu?

    Désertification

    Outre le tarissement des puits, les sols font également l’objet d’une mauvaise gestion qui, hélas, donne naissance à de nouveaux déserts. L’érosion des sols due au surlabourage et à la mauvaise gestion des terres met à mal la productivité d’un tiers des terres en culture dans le monde. Quel est l’ampleur du désastre? Des images satellite montrent l’apparition de deux nouvelles zones désertiques: l’une s’étend du nord et de l’ouest de la Chine vers l’ouest de la Mongolie; l’autre traverse le centre de l’Afrique.

    Wang Tao, éminent spécialiste chinois des déserts, nous livre ces chiffres stupéfiants: chaque année, environ 2.200 kilomètres carrés de terres du nord de la Chine se désertifient! En Mongolie et au Lesotho, la production céréalière a été réduite de moitié, si ce n’est plus, en une trentaine d’année. La Corée du Nord et Haïti souffrent également de grandes pertes de terres arables. Si l’aide alimentaire internationale qui leur est actuellement accordée venait à s’arrêter, ces deux pays risquent de sombrer dans la famine. La civilisation pourra survivre sans pétrole, mais pas sans ses sols.

    Au-delà des changements climatiques qui rendent plus difficile que jamais la satisfaction des besoins de l’humanité, un autre facteur intangible est à prendre en considération: depuis environ un demi-siècle, nous prenons pour acquis les progrès de l’agriculture. Jusqu’ici, décennie après décennie, les avancées technologiques ont permis d’augmenter la productivité des terres agricoles. En effet, le rendement de céréales par hectare a pratiquement triplé depuis 1950.

    Bientôt, ce ne seront que de bons vieux jours dans certains des pays les plus avancés sur le plan agricole, où les producteurs exploitent déjà l’ensemble des technologies disponibles pour augmenter le volume des récoltes. De fait, les agriculteurs ont rattrapé les scientifiques. Après avoir grimpé pendant un siècle, le rendement de riz par hectare au Japon n’a plus augmenté du tout depuis 16 ans! En Chine, les rendements risquent de se stabiliser sans tarder. Ces deux pays totalisent à eux seuls un tiers de la production mondiale de riz. Entre-temps, les rendements de blé ont atteint un pallier en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne – les trois premiers producteurs de blés d’Europe de l’Ouest.

    L’offre mondiale de nourriture diminuant, la capacité de production agricole et alimentaire établit de nouveaux rapports de force géopolitiques. Chaque pays se démène pour défendre ses intérêts nationaux. Au détriment du bien commun.

    Les premiers signes de troubles sont apparus en 2007, lorsque des agriculteurs ont eu du mal à suivre le rythme de la demande mondiale de céréales. Le cours des céréales et du soja sont alors partis à la hausse, jusqu’à tripler à la mi-2008. Réaction de nombreux pays exportateurs (notamment la Russie et l’Argentine, deux gros exportateurs de blé): tenter de contrôler les prix de l’alimentaire au niveau national en réduisant les exportations. Début 2008, le Vietnam, deuxième exportateur mondial de riz, a totalement interdit les exportations durant plusieurs mois. D’autres exportateurs de plus petite taille lui ont emboîté le pas.

    La rareté des exportations en 2007 et 2008 a fait paniquer les pays importateurs. Puisqu’il n’était plus possible de compter sur le marché international pour obtenir la quantité de céréales dont ils avaient besoin, plusieurs pays ont pris l’initiative inédite de négocier des accords de livraison à long terme avec les pays exportateurs.

    C’est dans ce contexte que les Philippines ont négocié un accord de trois ans avec le Vietnam pour recevoir 1,5 million de tonnes de riz par an. Une délégation yéménite s’est rendue en Australie, un objectif similaire en tête. Elle n’a pas été chanceuse: le marché étant favorable aux vendeurs, les exportateurs n’ont pas voulu prendre des engagements au long cours.

    Colonisation agricole

    Redoutant de ne plus pouvoir se procurer de céréales sur le marché, certains pays ayant les moyens, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, la Corée du Sud et la Chine, ont pris une décision inhabituelle en 2008. Celle d’acheter ou de louer à bail des terres dans des pays étrangers pour cultiver des céréales à leur bénéfice. La plupart de ces acquisitions ont été effectuées en Afrique, où certains gouvernements ont accepté de louer des terres agricoles pour moins d’un dollar par acre par an (moins de 1,50 euro par hectare par an).

    Les destinations les plus prisées sont l’Ethiopie et le Soudan, dont des millions d’habitants reçoivent des aides alimentaires du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies. Que les dirigeants de ces deux pays soient disposés à vendre ou louer des terres pour servir des intérêts étrangers, alors que leur propre peuple a du mal à se nourrir, est un triste caractère (parmi d’autres) de leur gouvernance.

    A la fin 2009, des centaines d’accords relatifs à l’achat de terres cultivables avaient été conclus, certains concernant des surfaces de plus de 400.000 hectares. Une analyse réalisée en 2010 par la Banque mondiale révèle que plus de 45 millions d’hectares sont concernés par cette ruée vers les terres agricoles (une surface supérieure aux terres cultivables des Etats-Unis dédiées à la production de maïs et de blé).

    Par ailleurs, ces acquisitions impliquent généralement des droits d’exploitation de l’eau. Autrement dit, la ruée vers les terres arables peut aussi avoir un impact sur les pays situés en aval des cours d’eau. Concrètement, toute quantité d’eau pompée du haut bassin du Nil servant à l’irrigation des cultures en Ethiopie ou au Soudan, n’arrivera pas jusqu’en Egypte. Cette donne vient compliquer la stratégie politique de l’Egypte concernant l’eau du Nil, car il faut négocier avec de nouveaux acteurs.

    Le temps des conflits alimentaires

    Le risque de conflits – pas uniquement autour de l’eau – est élevé. Parmi les accords que j’ai mentionnés, un grand nombre a été conclu dans le secret et, dans la plupart des cas, la terre concernée était cultivée par des villageois avant d’être vendue ou louée. Souvent, ces petits planteurs n’ont été ni consultés ni même prévenus de ces dispositions prises par leur gouvernement. Et dans la mesure où il n’existe généralement pas de titres de propriété formels dans de nombreux villages des pays en développement, les paysans ayant perdu leurs terres n’avaient pas vraiment la possibilité de mener une action en justice. Dans un reportage publié dans l’Observer britannique, le journaliste John Vidal cite un certain Nyikaw Ochalla, qui vit dans la région de Gambella, en Ethiopie:

    «Les sociétés étrangères nous envahissent. Elles dépossèdent les paysans des terres qu’ils travaillent depuis des siècles. Les contrats sont passés secrètement, sans que nous soyons consultés. Du jour au lendemain, des engins viennent raser les champs.»

    L’hostilité des autochtones aux accaparements de terres est devenue monnaie courante. En 2007, quand les prix des produits alimentaires ont commencé à augmenter, la Chine a signé avec les Philippines un bail d’un million d’hectares de terres dont les «fruits» seraient réacheminés vers l’Empire du milieu. A la diffusion de la nouvelle, un tumulte de protestations (notamment des agriculteurs philippins) a forcé Manille à suspendre cet accord.

    A Madagascar, l’acquisition (2008) par la firme sud-coréenne Daewoo Logistics de droits d’exploitation de plus de 1,3 million d’hectares de terres agricoles a également soulevé un tollé. Une fois le public au courant de l’existence de cet accord, le courroux des Malgaches a été tel que le gouvernement en place a dû démissionner et ce contrat a été annulé. Faire main basse sur les terres de ceux qui en tiraient leur gagne-pain est le meilleur moyen de fomenter des insurrections.

    Sabotages agricoles à prévoir

    Il est facile de saboter des machines agricoles. De plus, si des champs de céréales prêtes pour la moisson sont incendiés, ils partent en fumée rapidement.

    Ces accords sont non seulement risqués, mais si des investisseurs étrangers se mettent à cultiver des produits agricoles et alimentaires dans des pays affamés, se pose la question politique du mode de sortie de ces produits. Les paysans laisseront-ils des camions chargés de céréales se rendre dans les villes portuaires en vue d’une expédition à l’étranger alors qu’ils sont au bord de la famine? Le risque d’instabilité politique dans des pays dont les habitants se sont vus voler leur terre et leur moyen d’existence est bien réel. D’où d’éventuels conflits entre les pays investisseurs et les pays d’accueils.

    Ces acquisitions représentent un investissement agricole potentiel dans les pays en développement d’environ 50 milliards de dollars (33,5 milliards d’euros). Mais il faudrait sans doute plusieurs années pour réaliser des gains de production substantiels. Sur l’essentiel du continent africain, les infrastructures publiques qui, dans les pays développés, soutiennent une agriculture orientée vers le marché sont souvent inexistantes.

    Dans certains pays, cela prendra des années ne serait-ce que pour construire les routes et les ports nécessaires pour faire entrer des facteurs de production, tels que les fertilisants, ou exporter les produits agricoles. Sans compter que l’agriculture moderne nécessite sa propre infrastructure: des hangars pour les machines, des machines de séchage des céréales, des silos, des remises pour ranger les engrais, des installations de stockage du carburant, des services de réparation et de maintenance des machines, des équipements de forage de puits, des pompes d’irrigation et de l’énergie pour alimenter les pompes. Autant dire que, dans l’ensemble, l’exploitation des terres acquises à ce jour n’est pas près de porter ses fruits.

    Alors, dans quelle mesure ces initiatives vont-elle faire croître la production mondiale de nourriture? Difficile de donner des chiffres précis, mais l’analyse de la Banque mondiale indique que seuls 37% des projets seront dédiés à la culture vivrière. La majorité des terres achetée jusqu’ici serviront à produire des biocarburants ou d’autres produits industriels.

    Plus de problèmes que de solutions

    Même si certains de ces projets parvenaient finalement à stimuler la productivité agricole, qui en bénéficierait? Si on considère que la quasi-totalité des facteurs de production – les équipements du site, les engrais, les pesticides, les graines – sont importés depuis l’étranger et que l’ensemble de la production est expédiée hors du pays d’accueil, l’économie de ce pays n’en tirera que peu de bénéfices.

    Dans le meilleur des cas, ses habitants pourraient trouver des emplois d’ouvriers agricoles. Mais les opérations de plus en plus mécanisées nécessitent de moins en moins de main d’œuvre. Dans le pire des cas, des pays pauvres, comme le Mozambique ou le Soudan, disposeront de moins de terres et d’eau pour soutenir l’alimentation de leur population à l’appétit déjà insatiable. A ce jour, la ruée vers les terres agricoles a davantage contribué à fomenter des troubles qu’à augmenter les stocks de nourriture.

    Ce fossé entre pays riches et pays pauvres pourrait encore se creuser dans un avenir proche. Au mois de janvier, une nouvelle phase de la course des pays importateurs visant à sécuriser leurs stocks de produits alimentaires s’est ouverte: la Corée du Sud, qui importe 70% de ses céréales, a annoncé la création d’une nouvelle structure semi-publique (disposant d’un premier bureau à Chicago) chargée d’acheter une partie des céréales pour la consommation nationale.

    Le projet de Séoul est de contourner les grosses firmes internationales en achetant des céréales directement aux agriculteurs américains. Alors que les Coréens acquerront leur propre silo à grain, il est parfaitement possible qu’ils finissent concluent avec les agriculteurs des contrats de livraison sur plusieurs années, dans lesquels ils conviendraient d’approvisionnements en blé, maïs ou soja à des prix fixes.

    Face à la tentative sud-coréenne de se réserver une part du «gâteau céréalier américain» avant même qu’il ne soit mis sur le marché, les autres importateurs ne resteront pas les bras croisés. La Chine, le Japon, l’Arabie saoudite et d’autres gros importateurs pourraient en faire autant. Bien que la Corée du Sud ait dans sa visée initiale les Etats-Unis, de très loin le premier exportateur mondial de céréales, elle pourrait ultérieurement envisager de négocier des accords avec le Canada, l’Australie, l’Argentine ainsi que d’autres grands exportateurs.

    Dans le même temps, la Chine est peut-être en passe de devenir un acteur majeur du marché américain (en tant qu’énorme importateur de céréales). Avec 1,4 milliard de Chinois au pouvoir d’achat grandissant – qui commencent à faire concurrence aux consommateurs américains pour se procurer des céréales – le temps de la nourriture bon marché, depuis longtemps considéré par de nombreux américain comme un dû, sera peut-être bientôt révolu.

    Adieu la coopération

    Personne ne sait jusqu’où ira cette course sans merci à la nourriture. En tout état de cause, la coopération internationale qui, au lendemain de Seconde guerre mondiale, s’est mise en place sur plusieurs décennies, semble laisser place à un esprit du chacun pour soi. Ce qu’il convient d’appeler le nationalisme alimentaire pourra éventuellement aider à sécuriser les stocks de nourriture des pays riches. Une chose est sûre, cette attitude contribuera bien peu à la sécurité alimentaire à l’échelle du monde. Du reste, les pays au faible PIB qui vendent/louent des terres ou importent des céréales verront vraisemblablement leur situation alimentaire se détériorer. 

    Après le carnage de deux guerres mondiales et les erreurs économiques qui ont débouché sur la Crise de 1929, les pays du monde se sont réunis, en 1945, pour créer les Nations unies, réalisant enfin que le monde moderne appelait le rassemblement et non l’isolement. Le Fonds monétaire international a été créé pour gérer le système monétaire et promouvoir la stabilité économique ainsi que le progrès. L’ONU dispose aujourd’hui de plusieurs agences spécialisées, par exemple l’OMS ou la FAO, qui jouent des rôles prépondérants dans diverses régions du monde. Toutes ces initiatives ont favorisé la coopération internationale.

    Mais bien que la FAO collecte et analyse les données agricoles mondiales et apporte un soutien technique, aucun effort organisé ne vise à assurer l’adéquation offre/demande internationale de produits agricoles et alimentaires. En effet, jusqu’à récemment, la plupart des négociations internationales relatives au commerce agricole portaient essentiellement sur l’accès aux marchés (les Etats-Unis, le Canada, l’Australie et l’Argentine pressant continuellement l’Europe et le Japon d’ouvrir leurs marchés agricoles).

    Mais au cours des dix premières années de ce siècle, l’accès à la nourriture est devenu un sujet politique prioritaire alors que le monde est en train de passer d’une époque de production excédentaire à une autre caractérisée par la rareté alimentaire. En même temps, le programme alimentaire étasunien qui permettait autrefois d’éradiquer la famine là où elle sévissait est largement supplanté par le PAM, dont les Etats-Unis demeurent toutefois le premier donateur.

    Le PAM intervient dans quelque 70 pays et dispose d’un budget annuel de 2,7 milliards d’euros. Pour le reste, la coordination internationale laisse à désirer. Nicolas Sarkozy – la vedette du G20 – propose de combattre la hausse des prix de l’alimentaire en luttant contre la spéculation sur les marchés agricoles. Aussi utiles que puissent être de telles mesures, elles traitent les symptômes de l’insécurité alimentaire, et non ses causes, telles que la croissance démographique et le changement climatique.

    Le monde doit immédiatement se mettre au travail pour élaborer une politique agricole durable qui intègre les multiples facteurs que sont l’énergie, la population et les stratégies de l’eau. La sécurité alimentaire en dépend directement.

    Le pire scénario…

    Des stocks de céréales bas et un climat de plus en plus incontrôlable sont synonymes de risques croissants. Nous sommes si près du gouffre qu’une panne du système alimentaire pourrait à tout moment se produire. Que se serait-il passé si la canicule de 2010 qui s’est abattue sur Moscou avait frappé Chicago? Pour donner des chiffres ronds, la chute de 40% des récoltes attendues en Russie d’une centaine de millions de tonnes a coûté au monde entier 40 millions de tonnes de céréales. 40% de récoltes en moins aux Etats-Unis (dont la production céréalière est de pas moins de 400 million de tonnes) nous aurait fait perdre 160 millions de tonnes! Le stock de report mondial de céréales (c’est-à-dire la quantité en stock lorsque la nouvelle moisson débute) n’aurait permis qu’une consommation de 52 jours. Non seulement ce niveau aurait-il été le plus faible de l’histoire, il se serait également situé en deçà du seuil des 62 jours de réserves, dont l’atteinte a déclenché le triplement des cours céréaliers entre 2007 et 2008.

    Et ensuite? Les marchés céréaliers auraient été en proie à un chaos inqualifiable. Les prix auraient crevé les plafonds. Certains pays exportateurs de céréales, cherchant empêcher la hausse des prix de leurs produits alimentaires, se seraient mis à limiter, voire à interdire, les exportations – comme ce fut le cas en 2007 et 2008.

    Les journaux télévisés n’auraient pas tant montré les centaines d’incendies ravageant la campagne russe que de multiples scènes d’émeutes de la faim dans les pays en développement (contraints d’importer leurs céréales et ne pouvant plus le faire).

    Impuissants face à une famine généralisée, de nombreux gouvernements seraient forcés de démissionner. Les pays exportateurs de pétrole qui importent leurs céréales auraient tenté de troquer du brut contre des graminées, aux dépens des pays pauvres. La chute des dirigeants et la perte totale de confiance dans les marchés céréaliers auraient engendré un échec économique global.

    Nous pouvons encore remédier à cette situation. Si tant est que la communauté internationale soit capable de regarder au-delà des symptômes de la crise alimentaire et de traiter le problème à la racine. Si ne parvenons pas à augmenter les rendements agricoles avec moins d’eau ou à préserver la fertilité de nos sols, de nombreuses zones de cultures cesseront d’être exploitables. Et les agriculteurs ne seront pas les seuls touchés.

    Si nous n’agissons pas vite – au même rythme que celui dicté par les guerres – pour stabiliser le climat, nous ne réussirons peut-être pas à éviter l’augmentation galopante des prix de l’alimentaire. Si nous n’arrivons pas à instaurer de nouvelles tendances de réduction de la taille des familles, pour freiner et stabiliser au plus tôt la croissance démographique, la faim continuera de gagner le monde. C’est immédiatement qu’il faut agir – avant que la situation de crise alimentaire de 2011 ne devienne la nouvelle norme.

    Lester R. Brown, président du Earth Policy Institute

    Traduit par Micha Cziffra


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